Economie

Les investissements attendront

Les experts en gestion privée de la société bordelaise Alienor Capital engagent leurs clients à la plus grande prudence en matière l’investissements boursiers et plaident pour une gestion dure de l’épidémie.

Nathalie VALLEZ - 19 mars 2020
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Selon les économistes de l’agence Moody’s, le risque de pandémie et de récession mondiale vient d’être évalué à 40 % d’occurrence. S’appuyant sur ce fait, Alienor Capital engage à la plus grande prudence. Créée en 2007 par Arnaud Raimon, cette société de gestion de portefeuilles présente une spécialité financière très forte. Possédant une salle des marchés et ayant accès aux bureaux de recherche, elle reçoit régulièrement des notes sur les sociétés cotées en bourse ou sur de la macro-économie. Triplement récompensée des Lipper Awards en 2009, 2016 et 2017, elle vient de produire une analyse à l’usage de ses clients. Arnaud Raimon, son président, et Sébastien Hénin, son directeur général, mettent en garde leurs clients. « Les marchés ont commencé à intégrer le risque économique et financier. Ainsi, les bourses occidentales ont chuté de 10 à 13 % » commente Arnaud Raimon. « La vraie question, c’est qu’on a connu une vraie tendance boursière haussière depuis 10 ans, est-ce que cette tendance continue ? » Sous-entendu, est-ce une crise passagère en bourse ou sur les marchés de crédits obligataires qui durerait 2/3 mois et après on repart ? « Des secousses en bourse, ça veut dire 15 à 20 % de pertes sur les marchés de crédit obligataire, quelques pourcents de recul de valorisation temporaire ».

Est-ce une crise temporaire dans une tendance qui reste bonne ? s’interrogent les marchés. « On en saura plus d’ici 4 / 5 semaines », assure-t-on chez Alienor Capital, « mais on a cette fois-ci une probabilité importante pour que ce soit plus qu’une crise passagère. Lorsque Moodie’s, une des deux grosses agences de notation qui possède un gros bureau d’étude, met 40 % de probabilité de crise, c’est presque une chance sur deux pour qu’on ait une crise économique et financière plus durable », met en garde Arnaud Raimon. Ce n’est pas non plus une certitude, reconnait-on, l’épidémie en Chine n’a été endiguée qu’au prix de la fermeture de l’économie. Ce sont des solutions radicales, mais il faut absolument empêcher la multiplication des cas. Le risque de pandémie est dû à un coefficient multiplicateur de 2,5 – c’est à dire qu’une personne porteuse du virus contamine 2,5 personnes autour d’elle, d’où une multiplication rapide des cas – il faut s’approcher de moins de 1 pour que l’épidémie soit endiguée. « Les Chinois ont pratiqué des mesures de confinement drastiques pour endiguer l’épidémie. Et ils sont en train de réussir, mais c’est au prix d’une récession économique certaine au 1er trimestre en Chine. Cela ne fait aucun doute », reconnaissent les analystes. 

Des mesures fortes

Maintenant que l’épidémie se propage dans le reste du monde, à commencer par la France, la question est : est-ce qu’on fait des fermetures totales, partielles, temporaires ? « Ce qui est sûr c’est que tant que le nombre de cas croît, ce qui est le cas, les mesures ne peuvent être que de plus en plus importantes. En passant au stade 3, on va passer à des mesures beaucoup plus dures de confinement. Il va falloir augmenter ces mesures d’un cran à chaque fois pour passer sous le seuil de 1 », prévient Arnaud Raimon. Si le confinement est la meilleure option – l’autre étant d’accepter l’extension et les pertes humaines – alors une partie de l’Europe (et peut-être des états-Unis) pourrait être soumise à une fermeture temporaire, au moins partielle, de son économie. Le rythme de l’extension de la contagion va donner des indications. Si le nombre de malades se met à croître rapidement dans plusieurs zones en Europe, le confinement et la mise à l’arrêt de ces zones seront inévitables et peut-être étendus à d’autres de façon préventive. Le coût serait probablement une récession économique mondiale – surtout si les états-Unis procèdent de la même façon – mais courte, suivie d’une reprise nette. 

« Le pire serait un jeu de mesures trop molles qui laisserait courir l’épidémie jusqu’au point de devoir prendre des mesures encore plus radicales » mettent en garde les financiers. « Le coût économique serait alors encore plus grand ». Cette crise se produit à un moment de croissance mondiale déjà affaiblie par les tensions commerciales récentes. Les derniers chiffres économiques américains et européens étaient d’ailleurs relativement décevants. Les armes monétaires sont émoussées, en particulier en Europe. « Il reste toutefois la possibilité d’une relance
budgétaire. Ce qui semble se dessiner, c’est que les mesures ne sont pas suffisantes et que la situation empire. Il y aura donc des conséquences économiques dans un contexte qui n’est déjà pas très bon ». 

Alléger les portefeuilles

Alors qu’au départ, on évaluait le risque à – 0,1 % sur la croissance mondiale, maintenant la dernière étude montre qu’il est de – 0,4 % en moins de PIB au minimum. Alors qu’on annonçait 2,8 % de croissance mondiale, on est aujourd’hui à 2,4 max, la baisse est significative et la spirale assez négative. « Notre conclusion est qu’il ne faut pas se précipiter pour investir », annoncent Arnaud Raimon et Sébastien Hénin, « Il faut attendre quelques semaines pour éviter des pertes plus importantes, car si on a un ralentissement économique très fort, on aura un choc boursier beaucoup plus important ; pour l’instant on est à 10 à – 12 %. On risque aussi un choc de crédits, avec une augmentation des taux d’intérêt pour rémunérer le risque de dégradation financière ». Réalisée tout début mars, cette étude semble se vérifier puisque le 9 mars, les marchés mondiaux ont vécu un lundi noir où les principales bourses se sont écroulées, parallèlement à l’effondrement historique du marché du pétrole.  

Face à ces risques, frôle-t-on pour autant la panique ? « Les clients ne sont pas plus inquiets que ça », souligne-t-on chez Alienor Capital. « La dernière grande crise financière boursière et de crédits obligataires que l’on a connue, c’était en 2008, celle d’avant en 2001/2002, elle avait été plus longue. Depuis 11 ans, nous avons connu 11 ans de tranquillité, parsemée toutefois de plein de petites crises : la crise grecque, la crise de l’euro avec les dettes espagnole, italienne, etc. en 2011, puis la crise chinoise en 2015, et une réplique en 2016 où on a perdu 18-20 %, puis la guerre commerciale en 2018 ». Soit 5 mini-crises qui n’ont pas été très profondes, ni durables. « La 6e démarre et tout le monde reste placide en se disant, la bourse se cassera la figure, on va perdre 15/20 %, les marchés obligataires vont se tendre partiellement et tout repartira. Nous on est un peu moins placide, on l’était déjà en 2018 car on estimait qu’on est passé pas très loin du couperet. Heureusement il y a eu une transaction Chine-États-Unis juste à temps. Mais si on regarde les marchés boursiers et de crédits obligataires, on se rend compte qu’il y a eu un grand soubresaut fin 2018, absorbé début 2019. 

« Ce n’est jamais joué, économiquement on ne sait jamais rien de façon certaine. On sait que les choses peuvent se dégrader. Donc, on réduit les risques, les fonds de placement, des portefeuilles, on vend des actions, on vend du crédit obligataire, on couvre avec des méthodes de marché dérivé et on attend. Si ça se dégrade, on réduit encore ». Prendre ce type de décision n’est pas anodin reconnaissent de concert Arnaud Raimon et Sébastien Hénin. « Mais alléger les portefeuilles, ça veut dire que s’il y a une vraie crise financière, nos clients en souffriront moins ». Un choix stratégique à suivre…